Err

  •  
  • Services
  • Contactez-nous
  •  

Histoire d'une famille d'architectes de Vaugirard (Partie 2) - Gilles Ragache

(Code: articles_ragache)
Ajouter au Panier
Histoire d'une famille d'architectes de Vaugirard (Partie 2) - Gilles Ragache
  • Histoire d'une famille d'architectes de Vaugirard (Partie 2) - Gilles Ragache
  • Histoire d'une famille d'architectes de Vaugirard (Partie 2) - Gilles Ragache

Histoire d’une famille d’architectes de Vaugirard (Partie 2)

(1880-1929)

Par Gilles Ragache

 

«Un travail en équipe avec Pierre Vigouroux puis Théodore-Sorets fils»

C’est vers 1872, que Charles-Hippolyte se fit officiellement appeler «Henri» dans sa profession comme dans sa famille et ce prénom d’usage s’imposa alors à tous.Par la suite il entrera même dans la raison sociale de son cabinet d’architectes sous forme de l’initiale «H.» accolée à son nom: «H. Ragache». Car dès ses débuts,«Henri» travailla avec des confrères et tout d’abord avec Pierre Vigouroux un architecte connu et prospère du VIIe arrondissement (7 avenue Duquesne). Celui-ci qui, fut d’abord son employeur, compléta la formation d’Henri, puis il devint un collègue avant d’être un ami et même, par la suite son beau-frère, car les deux hommes épousèrent deux sœurs, Julie et Marie Chantaz. A cette époque, ils réalisèrent plusieurs immeubles ensemble mais, en1878, le décès brutal de Pierre Vigouroux, âgé seulement de 39 ans, vint briser cette belle association. Après un temps d’abattement et d’hésitation «Henri» décida de poursuivre seul l’activité du cabinet d’architecte pendant une quinzaine d’années. Mais l’enthousiasme n’y était pluset, en 1893, il décida à nouveau de s’associer, cette fois avec un ami d’enfance issu comme lui d’une famille de négociants et d’architectes bien connus à Vaugirard: Théodore Sorets-fils.[1] Les deux associés installèrent alors leurs bureaux au 24 rue des Volontaires dans un immeuble construit par Théodore Sorets-père où ils travaillèrent ensemble pendant plus de 30 ans.[2]Ce fut alors une période de forte activité au cours de laquelle ils construisirent des dizaines d’immeubles et divers bâtiments surtout dans le 15e (rue Blomet, rue Lecourbe, rue de Vaugirard…) mais aussi dans plusieurs autres arrondissements parisiens. «Deux fils architectes des Beaux Arts de Paris: Gilbert et Paul Ragache»

A la «Belle Epoque» le cabinet d’architectes connu un nouvel essor car il reçut le renfort des deux fils d’Henri, Paul et Gilbert Ragache, qui à partir de 1889 avaient fait leurs études secondaires au lycée Buffon, alors flambant neuf. Ensuite suivant les traces de leur père ils furent, très jeunes, double-diplômés d’une part de l’Ecole centrale et spéciale d’architecture[3] (en 1892) puis, dans la foulée, de celle des Beaux Arts de Paris (en 1896). Leur présence a alors «dopé» le cabinet en apportant à deux hommes d’expérience une note jeune et imaginative ainsi qu’une forte capacité de travail. Voilà qui éclairait un des points soulevés par Madame Dugast: ce n’était pas un seul homme mais quatre architectes travaillant sous la signature collective «H. Ragache» qui avaient réalisé plus d’une centaine d’édifices dans toute la capitale. S’il y eut souvent des tensions entre ces quatre hommes au caractère bien trempé, en particulier avec«Henri» souvent autoritaire et partageant difficilement le pouvoir,la règle générale fut l’entente et la qualité du travail n’en a pas souffert,bien au contraire, chacun surveillant et discutant les travaux de l’autre. En1907, l’un des fils, Paul, va quitter le groupe pour réaliser un immeuble signé par lui au 15 rue Cardinet dans le 17e arrondissement et dont le style annonce avec plusieurs années d’avance «l’Art Déco». Toutefois, pendant toute «La Belle Epoque» la part exacte de chacun des quatre hommes dans la conception, le choix des matériaux ou l’esthétique de chaque immeuble est impossible à dire et demeurera un éternel mystère…

Quelques usines et bâtiments industriels

Fort de la liste des édifices construits avant 1900 complétée de celle établie (au moins aussi fournie) pour la période courant jusqu’à 1914, je mis en quête des immeubles existant encore dans Paris un siècle plus tard. Aidé par mon épouse, munis d’un bloc note et d’un appareil photo, nous avons alors parcouru la capitale le nez en l’air, observant soigneusement les façades! Et la moisson fut abondante en particulier pour les grands immeubles en pierre de taille. Nous avons parcouru de prestigieuses avenues, des places bien dessinées mais aussi d’improbables impasses, d’étroites voies privées, des quartiers en rénovation pour aboutir parfois à d’anciennes usines édifiées par l’équipe «H.Ragache». En particulier une vaste imprimerie construite en 1912 en fond de cour rue de Crimée dans le 19e arrondissement. Laissée en partie à l’abandon, elle a depuis été classée par la mairie de Paris en 2010 en raison de l’intérêt de ses charpentes en bois comportant de belles coursives pour être transformée en ateliers d’artistes. Depuis, rebaptisée «L’imprimerie 168», elle accueille des créateurs et des plasticiens du monde entier. Un destin imprévu pour cet édifice mais un bel exemple de réutilisation d’un bâtiment industriel. Le cabinet a également réalisé d’autres usines, aujourd’hui détruites, dont les vastes ateliers de matériel électrique édifiés en 1896 rue des Volontaires à la demande de l’industriel Etienne Postel-Vinay.[4] Citons aussi un«immeuble industriel» construit en 1906 à l’angle des rues Bachaumont et Montmartre. Il fut remarqué à l’époque par les revues professionnelles car, au premier regard il ressemble à un immeuble d’habitation en pierre de taille. En fait, il a été conçu avec pour socle des petits commerces donnant sur la rue tandis que les étages sont pourvus de grandes baies vitrées adaptées au commerce des tissus. Seuls les étages du haut abritent de grands appartements. En 1920, Paul Ragache construira aussi une usine de chaussures rue Philippe de Girard dans le 18e arrondissement mais s’il savait répondre à ce type de commande, les usines ou les «immeubles industriels» n’étaient pas le cœur de l’activité du cabinet «H.Ragache». Leur spécialité, et même leur fierté, était plutôt de réaliser de grands immeuble d’angle en pierre de taille comportant de vastes commerces en rez-de-chaussée, en particulier des restaurants ou des brasseries. C’était probablement une réminiscence du «Grand Salon» mais aussi le fruit de relations denses et amicales dans le monde assez fermé des restaurateurs parisiens.

«On a supprimé les maisons de l’Ancien Pont de fer, boulevard Poisonnière, le CaféRiche, la brasserie Tourtel, le restaurant Champeaux et, hier, Le Grand Café,établissements qui contribuaient à la gaieté et l’animation de Paris.»(Henri Ragache)

Certains de ces établissements existent toujours et font maintenant partie du quotidien des Parisiens. C’est en particulier le cas de la vaste brasserie Le Congrès situé à la Porte Maillot et qui n’était à l’origine qu’une petite guinguette devenue bientôt trop étroite pour accueillir tous ses clients. A la demande de son propriétaire (un ancien habitant de Vaugirard)«Henri» conçut alors une grande brasserie d’angle comportant des cuisines en sous-sol et surmontée de salles en entresol. Au-dessus plusieurs étages de grands appartements disposent d’une entrée séparée avenue de la Grande Armée. De nos jours, situé à proximité du terminal d’arrivée d’Air France et de l’hôtel Méridien, Le Congrès fonctionne en continu et, pour de nombreux touristes étrangers, il constitue souvent le premier contact avec le Paris de la «Belle Epoque». Une architecture dont l’allure tranche nettement avec l’immeuble incongru, tout de verre et d’acier, qui s’élève juste en face à l’autre angle de l’avenue de la Grande Armée...

Dans le 15ele restaurant Le Pot au feu, au 59boulevard Pasteur[5],s’insère dans un ensemble d’immeubles réalisé par «Henri» jusqu’à l’angle de la rue Mizon. Mais toutes les brasseries conçue par le cabinet«H. Ragache» ne sont pas signées en façade, telle L’Odessa près de la gare Montparnasse qui fonctionne toujours dans sa configuration initiale.[6] Certaines ont hélas changé d’affectation comme Le Buffon situé boulevard Pasteur face au lycée et fréquenté par des générations de lycéens.C’était à l’origine un établissement de style Art Nouveau,«modernisé» dans les années 1950 mais récemment fermé et remplacé par les tristes guichets d’une banque… Une évolution dont Henri, en vieux Parisien sensible aux transformation de sa ville, avait eu le pressentiment.Dans une lettre envoyée dès 1920 à la société des Architectes DPLG, il avait déploré auprès de ses confrères que les banques puissent transformer à leur guise les commerces des boulevards et ainsi enlaidir Paris «par la création d’établissements disgracieux qui, le soir, présentent des parties sombres là où, autrefois, des cafés et restaurants en vogue, et brillants de lumière, attiraient les promeneurs.»Car Henri se faisait une haute idée du rôle de l’architecte, estimant que celui-ci ne devait pas être seulement un constructeur mais devait aussi chercher à embellir et à faire vivre le quartier où il exerçait. Et, auprès de ses collègues, il déplorait des constructions inopportunes apparues sur les boulevards: «Le Crédit Lyonnais n’était déjà pas très gai le soir; depuis on a supprimé les maisons de l’Ancien Pont de fer, boulevard Poissonnière, le Café Riche, la brasserie Tourtel, le restaurant Champeaux et, hier, Le Grand Café,établissements qui contribuaient à la gaieté et l’animation de Paris.»



[1] Théodore Sorets père et fils résidaient rue de l’Amiral Roussin dans le 15e.

[2] En 1909,le cabinet d’architectes sera transféré du 24 au 27 rue des Volontaires.

[3] Actuellement située boulevard Raspail elle était à l’époque au 136 boulevard du Montparnasse.

[4] L’entrée de l’usine Postel-Vinay et des logements se faisait aussi par la rue de Vaugirard.

[5] Celui-ci c’est d’abord appelé «La Musique» a de nouveau changé de nom mais a toujours pour spécialité… le pot au feu!

[6] L’Odessa est située à l’angle de la rue d’Odessa et du boulevard Edgard Quinet. On mentionnera aussi Les Volontaires à l’angle Vaugirard– Volontaires.